La force intérieure comme éloge de la vulnérabilité

Par Evelyne Sanier-Torre


Nous sommes dans une société où la fragilité est bannie, associée à la faiblesse… Il faut être en permanence fort, beau, jeune (éternellement !) actif, autonome, en bonne santé, réussir tant au niveau professionnel que social et familial. Sinon on est sans valeur, un nul, un assisté ! Et pourtant on sait tous que c’est impossible ! L’être humain est de par sa nature même fragile. Dès sa naissance, il ne peut pas survivre seul. Il a besoin de l’autre, des autres. Toute sa vie, l’homme du XXI ème siècle court après l’autonomie, la force comme pour fuir ou refuser sa vulnérabilité inhérente à son statut d’être humain. Ainsi leurré, l’homme cherche par tous les moyens cette soi-disant force intérieure qui le conduit à se croire tout puissant… chimère de l’immortalité… Attention au piège de l’autosuffisance : L’homme se veut libre de tout, autonome, alors qu’il devient par là même prisonnier de son aveuglement,


de sa fausse toute puissance. Cet être humain qui naît nu, totalement dépendant de son environnement, ne pouvant pas survivre plus de quelques instants sans l’oxygène fourni par le monde végétal qui l’entoure, mortel, pleinement mortel, construit sa vie comme s’il était immortel… Paradoxe de l’être humain… Et l’on en voit aujourd’hui toute l’absurdité : un minuscule virus qui met en danger, tant sanitaire qu’économique, le monde entier !

Développer la force intérieure… On perçoit toute la valeur positive du mot force, mais il est intéressant de l’associer à son verbe, forcer… Ainsi se révèle toute la complexité qui se cache dans cette idée : une force qui fortifie oui, mais veut-on d’une force qui force ? Et qui force quoi ? Qui force qui ?

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Une fois de plus, « force » est de constater que dans le monde de la manifestation, monde dans lequel vit tout être humain, rien n’échappe à la dualité. Et que si l’on veut parler de force intérieure, immédiatement surgit notre fragilité d’être humain, notre vulnérabilité d’être mortel… La force intérieure, oui, mais comme éloge de notre vulnérabilité… Car si ce n’est pas le cas, on tombe dans le travers de la force comme toute puissance ; leurre de longue date qui guette l’être humain depuis son origine, et qui le conduit à se croire l’égal de Dieu…

Alors surgit une grande question : comment trouver sa voie entre ces deux pôles si évidemment antinomiques ? La recherche et le besoin de se sentir fort pour surmonter les vicissitudes de la vie et notre fragilité inhérente à notre condition humaine. Et si la réponse se trouvait dans le développement d’une force intérieure qui engendre la confiance, confiance en l’Autre, confiance en ce qui nous dépasse, confiance en la vie… Une force intérieure qui ne nie pas notre fragilité mais au contraire l’accueille et par là même nous ouvre à notre nature profonde, complexe, duelle… pleinement humaine ! Il faut avoir développé une vraie force intérieure pour accepter en toute conscience sa fragilité. Ainsi se révèle un authentique cheminement spirituel où la force intérieure est au service de la confiance…


Par nos fissures peut-être avons-nous accès au plus profond de nous-mêmes à ce mystère de l’incarnation, à cette lumière qui “éclaire” notre Être Véritable, caché sous les vêtements du quotidien. Étymologiquement, le mot Dieu vient d’une racine indo-européenne DEI qui signifie briller , d’où est issu DEIWO, la lumière céleste puis le latin DEUS signifiant DIEU et ses dérivés (déifier…), mais aussi le latin divus qui a donné deviner, divination… Il est intéressant de remarquer qu’une autre branche a donné DYEW signifiant la lumière terrestre d’où est issu le latin DIES signifiant jour, avec comme dérivés les jours de la semaine.

II convient toujours de revenir à la phrase célèbre de Nicolas Berdiaev : “Dieu n’est en rien semblable à l’idée qu’on s’en fait, absolument en rien”. On souhaiterait parfois que le mot Dieu ne soit plus employé en raison de son mauvais usage. Aucun discours sur Dieu ne saurait être retenu car un Dieu qui peut être connu n’est plus Dieu. Refuser le mystère équivaudrait à refuser la vie. Or le mystère a été merveilleusement formulé par Maître Eckhart, quand il dit : “Dieu et moi-même sommes Un. Tel est le mystère de la déification de l’homme.”

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Le yoga n’est pas une religion, mais il est une pratique corporelle, empirique, d’évolution spirituelle. “Dieu n’est pas extérieur à notre enveloppe de chair. Par conséquent, toute preuve tirée du dehors n’a que peu de valeur… La musique divine ne cesse jamais de faire entendre ses harmonies en nous-mêmes, mais la vie des sens est si bruyante, qu’elle noie cette subtile mélodie…”… “La connaissance des choses de Dieu ne se trouve pas dans les livres. Elle est du domaine de l’expérience personnellement vécue.” Gandhi
Le yoga est avant tout une pratique basée sur une expérience… On n’acquiert un élargissement du champ de conscience que par un travail quotidien sur Soi. C’est lui essentiellement qui nous conduit vers l’Être que nous sommes en profondeur. Comme il est écrit dans le Yoga-Sûtra de Patanjali II 52 : « Alors ce qui cache la Lumière se dissipe. »

“Que les écritures soient donc une règle de conduite pour toi,
qu’elles t’apprennent ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire.”

Bhagavad Gitâ (chant XVI, 24)

Dans toutes spiritualités, il est primordial de lire et relire les Ecritures pour retrouver le chemin permettant à l’humain de dépasser sa condition matérielle, « son horizontalité » et de résoudre les contradictions inhérentes à sa dualité originelle.


En considérant l’homme comme une fin en lui-même, on a fini par ne plus guère chercher que la satisfaction des besoins inhérents au côté matériel de sa nature. « Mais l’humain ne vit pas que de pain; l’humain vit de tout ce qui sort de la bouche de IHVH » (Deutéronome 8,3) et si la satisfaction des besoins naturels est légitime, elle ne doit pas devenir exclusive et masquer les nécessités spirituelles, qui, pour être situées sur un autre plan, n’en sont pas moins tout autant légitimes et vitales.
En plongeant dans sa dimension de profondeur, l’humain se « verticalise » et retrouve sa véritable essence spirituelle.

Quand, par un cheminement spirituel, la force intérieure se développe, elle est toujours liée à un sentiment de confiance, une confiance en la vie, en ce qui nous dépasse, en Dieu pour certains. Comme il est écrit dans ce sutra de Patanjali II 45 : « Par l’abandon à Dieu s’accomplit la réalisation du samadhi. ».

L’étymologie de Dieu fait référence à la Lumière. Peut-être une Lumière pour nous guider sur notre chemin de vie et nous permettre de passer des ténèbres à la Lumière, de l’ignorance à la connaissance, de la force qui maîtrise, qui rigidifie à la force qui ouvre, la force de la confiance, la force de l’abandon.

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« Lorsque le désir de prendre disparaît les joyaux apparaissent. » YS II 37
Véritable guide de vie, ce sutra (le préféré de Gérard Blitz) nous révèle la voie de la véritable force intérieure, une force éclairée par buddhi et non pas développée par ahamkara. Buddhi, l’intelligence d’éveil, ahamkara, l’égo et manas le mental, les trois composants de Citta, terme intraduisible et qui pourtant est au cœur des yoga sutra. On le traduit souvent par esprit, ce mot d’origine latine qui vient de spiritus, le souffle. Le yoga, discipline basée sur le Souffle, « Esprit vivant » qui nous anime, devient un véritable chemin de transformation de notre vie quotidienne (rappelons-nous que Pada signifie pied, comme si les quatre pada -chapitres- des yoga-sutra nous conduisaient pas à pas vers notre essence).


Par notre pratique de yoga, en tant que voie spirituelle, notre force intérieure est nourrie de notre confiance et porte en elle la Lumière de l’Esprit. Ce n’est plus une pseudo-force qui prend sa source dans ahamkara, dans notre égo, dans notre « je suis, j’existe, je suis important, je compte plus que l’autre… ». C’est la force qui vient de « l’abandon à Ishvara », qui éveille Buddhi, cette intelligence d’éveil à ce qui nous dépasse. Une force vive qui arrose ces graines d’éveil qui sont en nous. Notre fortification créée par ahamkara, l’égo, fissurée par les vagues tumultueuses de la vie laisse passer la Lumière qui est enfouie en nous. La vraie confiance se développe en nous, une confiance en la vie, une confiance en ce qui nous dépasse, une confiance en cette « Lumière » qui nous éclaire au quotidien et nous guide sur notre chemin de vie.